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[05/03/2008 20:52]
Le Louvre veut placer sur les marchés financiers l'argent d'Abu Dhabi

En France, les réformes cachent souvent un manque de moyens. Pourtant une soudaine et considérable manne financière agite le monde culturel. Pour utiliser au mieux le milliard d'euros que va rapporter le contrat du Louvre à Abu Dhabi - dont 400 millions pour le seul musée parisien -, le gouvernement réfléchit à un projet de loi permettant la création, dans les établissements culturels, de "fonds de dotation". Un terme abscons derrière lequel se cache le rêve du Louvre : une rente de 30 millions d'euros par an, gérée de façon autonome, sans intervention ministérielle.

Lorsqu'un établissement public dispose d'une importante somme d'argent, due à une ressource "extraordinaire" (Abu Dhabi), la législation lui offre deux possibilités : la dépenser ou la placer en bons du Trésor, en attendant une occasion de le dépenser. Créer un fonds de dotation consiste, au contraire, à placer le capital sur les marchés financiers, et à n'en dépenser que les revenus.

Ce dispositif, inédit en France dans les musées, s'inspire du mode de financement en vigueur aux Etats-Unis. Les institutions culturelles n'y reçoivent que très rarement des subventions. En revanche, l'Etat offre d'importantes réductions d'impôts aux particuliers ou aux entreprises qui accordent des dons aux organisations à but non lucratif culturelles, religieuses, scientifiques, éducatives ou humanitaires. Ces mécènes choisissent souvent de soutenir un événement : construction d'un bâtiment, exposition ou création musicale. Mais ils peuvent aussi participer au fonctionnement de l'établissement en venant nourrir l'endowment, le fonds de dotation. Placé dans des produits financiers attractifs, ce capital produit des intérêts de 7 % à 8 %, en moyenne. Aux Etats-Unis, ces fonds recueillent des sommes considérables. L'endowment d'Harvard - qui outre les activités d'enseignement et de recherche nourrit une bibliothèque et quatre musées - approche les 30 milliards de dollars, couvrant ainsi 30 % du budget de l'université. La sphère culturelle reste en retrait. Mais le Metropolitan Museum de New York dispose d'un capital de 1,7 milliard de dollars. De quoi lui assurer près de 130 millions de dollars de revenus annuels, approximativement l'équivalent de la subvention du Louvre.

LE MIRACLE ÉMIRIEN

L'établissement parisien y a trouvé matière à réflexion. L'institution dispose déjà d'une société d'"amis américains du Louvre". "Pour eux, l'endowment est un dispositif naturel. Régulièrement, ils nous demandent pourquoi nous n'en créons pas un", affirme Henri Loyrette, président du Louvre.

Le miracle émirien a changé la donne. M. Loyrette a plaidé son dossier auprès de Christine Albanel. La ministre de la culture a été convaincue sans mal. "Passer du mécénat de projet au mécénat long terme et diversifier les sources de financement, nous ne pouvions que soutenir", précise-t-on dans son entourage.

Le système ne manque pas d'atouts. Dans Le Nouvel Age des musées (Armand Colin, 2005), Jean-Michel Tobelem en dresse une liste : "Garantir la stabilité de l'institution pendant les périodes de difficultés financières, protéger le musée des changements de priorité des financeurs, rassurer les donateurs sur la prise en compte des intérêts de l'institution sur le long terme, permettre le développement de programmes pluriannuels."

La médaille a son revers. L'immobilisation de sommes aussi importantes suscite des interrogations. Au Guggenheim, l'entreprenant Tom Krens a ainsi choisi de puiser dans le capital du fonds pour financer ses projets de développement. Il vient d'être débarqué de la Fondation Guggenheim. Autre risque : les retournements des marchés financiers. Au début des années 2000, l'Art Institute de Chicago a perdu plus de 20 millions de dollars du fait de placements hasardeux. Une situation exceptionnelle tant les opérateurs privilégient la prudence. Mais qui illustre la difficulté à faire cohabiter parfois logiques managériale et financière.

D'un côté, les relations avec les donateurs et les décisions stratégiques : comment utiliser les revenus dégagés ? Comment ventiler ces sommes entre investissements matériels, fonctionnement de l'établissement et réinvestissement financier ? De l'autre, une gestion autonome, avec ses règles, ses risques et rémunérations proportionnelles aux bénéfices enregistrés. Là encore, les jointures grincent.

EMOLUMENTS DU GESTIONNAIRE

A Harvard, par exemple, certains donateurs ont vivement protesté en découvrant les émoluments du gestionnaire du fonds de dotation. Ils dépassaient de très loin le salaire déjà confortable du président de cette organisation "à but non lucratif". Autant d'accrocs qui n'altèrent pas l'attachement des Américains à ce dispositif.

Reste à le transposer en France. Spécialiste du paysage culturel américain, Frédéric Martel redoute "le réveil, une fois passé du fantasme à la réalité". "Aux Etats-Unis, ce système nourrit surtout les institutions les plus anciennes", souligne-t-il. Musées, orchestres, opéras : le Top 20 des principaux fonds rassemble les vétérans de l'art américain. Difficile pour un nouveau venu d'y faire sa place. "Mais il y a pire, insiste Frédéric Martel. Ce système fonctionne aux Etats-Unis parce que les riches y sont beaucoup plus riches et beaucoup plus nombreux. Y sommes-nous prêts ? J'en doute."

Rédigé par le ministère de la culture, un premier projet de loi a été écarté par Bercy en décembre 2007. Mais le ministère des finances est plus rétif sur la forme et sur le calendrier que sur le fond. Il a préparé une contre-proposition où les avantages consentis aux établissements culturels pourraient être étendus aux universités ou aux instituts de recherche.

La concertation interministérielle se poursuit. Elle porte notamment sur le montant des déductions d'impôts accordées aux mécènes et à la possibilité pour les établissements bénéficiaires de défiscaliser les revenus du capital. Le ministère de la culture veut aussi s'assurer qu'il ne pâtira pas de l'extension du dispositif à un trop grand nombre de domaines. Les deux parties souhaitent en tout cas aller vite. Une présentation du projet de loi devant les députés est envisagée en avril.

Il faudra alors mesurer les conséquences du nouveau dispositif. Au Louvre, on y voit un "complément de ressources" assimilable à du mécénat. Au ministère de la culture, en revanche, on n'hésite pas à employer le mot qui fâche : "substitution" à une subvention.

Source: Le Monde.fr


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