PARIS (AFP) - Dopé par ses démêlés judiciaires, assurent ses amis, Dominique de Villepin esquisse un retour sur la scène publique à la faveur de la sortie de son livre sur Napoléon.
L'ancien Premier ministre s'est exprimé deux fois cette semaine, et devrait encore beaucoup occuper l'espace médiatique la semaine prochaine.
Il a fait entendre une voix subtilement dissonante dans le concert de louanges qui, à droite, accompagne les premiers mois à l'Elysée de Nicolas Sarkozy.
A l'opposé du constat répandu de l'hyperactivité du président, il a appelé lundi le pouvoir à "ne pas s'endormir sur ses lauriers". Le pays, a-t-il expliqué sur TF1, n'a que faire d'un "état de grâce": il veut "des résultats".
La réponse a fusé mardi des rangs de la majorité.
"Nous, on a les mains dans le cambouis et dans le charbon, d'autres ont les mains dans les poches", a riposté Nadine Morano, porte-parole de l'UMP. "Les conseilleurs ne sont pas les payeurs", a ironisé Laurent Wauquiez, porte-parole du gouvernement.
"J'entends dire ce que je pense", a persisté mercredi sur RTL l'ex-locataire de Matignon, décochant une flèche contre "la courtisanerie".
Au-delà de ces critiques feutrées, Dominique de Villepin reprend la parole, après des mois où l'on ne l'avait qu'aperçu, et dans des circonstances humiliantes: retour de vacances pour une perquisition, convocation chez les juges.
Lundi, il a fait part de sa "tristesse", de sa "rage" d'être mis en cause dans Clearstream, affaire de dénonciation calomnieuse contre Nicolas Sarkozy.
Patrick Devedjian s'est dit supris par cette "stratégie", même si "se défendre publiquement, c'est une manière de résister", a dit à l'AFP le secrétaire général délégué de l'UMP, par ailleurs avocat.
Son émotion sur TF1, "c'est enfin le vrai Villepin", s'enthousiasme un ancien collaborateur, parlant anonymement.
Clearstream "est une gifle qu'il ne laissera pas passer", affirme le député UMP de l'Essonne Georges Tron: "Il est blessé, pas pour lui mais pour son père, sa femme, ses enfants. Il est dans un état d'esprit très combatif."
"Il s'était imposé un délai de silence après Matignon pour ne pas gêner ses successeurs", témoigne Jean-Pierre Grand (UMP, Hérault ). "Mais cette injustice qui lui est faite devient un combat politique à mener".
Un "combat" qui ne viserait pas M. Sarkozy, à en croire les amis de M. de Villepin.
"On veut l'enfermer dans un règlement de comptes avec Sarkozy, mais c'est ridicule", s'agace un proche. "Il a trop souffert (à Matignon) d'avoir un président qui décidait peu pour ne pas se réjouir aujourd'hui de voir l'activité débordante" du chef de l'Etat.
En apportant ce qu'il appelle sa "contribution", l'ex-Premier ministre entame-t-il un véritable retour politique ?
Chez Perrin, l'éditeur de son livre le "Soleil noir de la puissance", on assure que M. de Villepin n'évoque la politique qu'à contre-coeur dans les interviews.
"Son retour est inéluctable", assure pourtant Jean-Pierre Grand, tandis qu'un autre bon connaisseur du personnage précise: "Il réfléchit, il aime son pays. C'est normal et c'est tout pour l'instant. Pour le reste, il verra après Clearstream".
ARIS (Reuters) - Dominique de Villepin entend continuer à dire ce qu'il pense de la politique du gouvernement en dépit des critiques suscitées par ses propos, lundi, sur la nécessité d'obtenir des résultats.
"Pour avancer, il faut des débats, il faut une capacité de se remettre en question", a déclaré l'ex-Premier ministre mercredi sur RTL.
Soulignant la "menace permanente, autour du pouvoir, d'isolement, de courtisanerie", Dominique de Villepin a estimé que son expérience à Matignon pendant deux ans "doit pouvoir servir à ceux qui sont aujourd'hui en responsabilité pour faire mieux".
Il a épinglé au passage les critiques qui ont suivi, au sein de la majorité, la censure par le Conseil constitutionnel d'une des dispositions fiscales sur les intérêts d'emprunts immobiliers, l'une des promesses de campagne de Nicolas Sarkozy.
"On ne peut pas faire reproche à Jean-Louis Debré et au Conseil constitutionnel de faire respecter la Constitution. On doit promettre des choses aux Français, mais ces choses doivent être réalisables", a-t-il dit.
Mis en examen dans l'affaire Clearstream, l'ancien Premier ministre a estimé à nouveau que ce dossier était une "construction" et s'est défendu d'avoir cherché à nuire à Nicolas Sarkozy, alors son rival pour l'élection présidentielle
PPDA : On se souvient de votre discours sur l’Irak à l’ONU. Est-ce que vous seriez allé vous-même aujourd’hui à Bagdad, dans les circonstances ?
DDV : C’est une vraie question, il n’y a pas de réponse facile à cela. Je crois qu’affirmer notre solidarité vis-à-vis du peuple irakien, c’est une bonne chose. Affirmer notre volonté de contribuer autant que faire se peut au retour de l’ordre et de la paix, c’est une bonne chose aussi. Mais je pense qu’il y a deux conditions au préalable : la première, c’est un vrai gouvernement de réconciliation nationale en Irak, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Et puis il y a une deuxième condition qui me paraît très importante, c’est un véritable calendrier de retrait des troupes américaines. Il y a un grand débat qui a lieu aux États-Unis, et je crois que la France a son mot à dire sur la scène internationale ; tant que les Américains n’auront pas fixé un calendrier clair de retrait, rien ne sera possible en Irak, d’où la nécessité d’une voix forte de la France. Quand Jacques Chirac a, en 2003, pris la tête de ce combat pour éviter la guerre en Irak,
PPDA : (et Nicolas Sarkozy lui a rendu hommage, ce matin),
DDV : eh bien il l’a fait pour éviter le choc entre les civilisations, entre l’Orient et l’Occident. Il l’a fait aussi pour éviter le discrédit des Nations Unies. S’il y avait eu vote, et on l’oublie parfois dans notre pays, s’il y avait eu vote à cette époque aux Nations Unies, eh bien les Nations Unies auraient été entraînées à légitimer la guerre. Nous avons évité ça ; donc je crois qu’il est important aujourd’hui de rappeler. Et c’est pour cela que, aller en Irak : pourquoi pas ? Mais faisons-le avec clarté en posant les exigences si nous voulons être utiles, parce que je crois que tout ce qui peut être, dans cette période, perçu comme un élément de soumission vis-à-vis de l’administration Bush est un mauvais signal et un mauvais service à rendre à l’Amérique et à la communauté internationale.
PPDA : Dominique de Villepin, ça fait plus de trois mois maintenant que vous n’êtes plus Premier ministre. C’est la première fois que vous parlez. Ça fait à peu près 100 jours que l’état de grâce se poursuit, en tout cas, disent les sondages pour Nicolas Sarkozy, vous on ne vous a pas beaucoup entendu applaudir l’actuel chef de l’État alors que même l’opposition semble un petit peu ébranlée. Quel est votre jugement ?
DDV : Patrick Poivre d’Arvor, je ne crois pas que le reproche que vous me faites soit justifié pour une simple raison, c’est qu’on ne m’a pas entendu du tout. Je pense que quand on quitte des fonctions, on se doit à un certain silence ; c’est purement le respect que l’on doit à la démocratie.
PPDA : Alors ce silence vous le rompez ce soir, quel jugement vous portez ?
DDV : Alors aujourd’hui je pense que la volonté et l’énergie qui sont mises en avant par Nicolas Sarkozy sont nécessaires à notre pays, et je constate aussi qu’il y a une grande attente, vous parlez de confiance, c’est vrai qu’il y a aujourd’hui dans notre pays, et je m’en réjouis, une confiance parce qu’elle permet de faire des choses. Néanmoins, la confiance il faut la transformer, et Nicolas Sarkozy est le premier à le dire, il faut la transformer en résultats ! Notre pays ne peut se satisfaire d’un état de grâce politique. Il faut que cet état de grâce puisse s’appuyer sur des résultats. Or si nous voulons que les résultats puissent venir, si nous voulons qu’à la fin de l’année nous soyons en mesure d’afficher un taux de croissance satisfaisant, une baisse du chômage en continu, la situation que j’ai laissée, sous l’égide du Président Chirac, une croissance qui était sur une pente de plus de 2%, 2 points de réduction du chômage en 2 ans, eh bien si nous voulons dans deux ans pouvoir être à 6% comme nous étions à 8% quand j’ai quitté les affaires, eh bien je crois qu’il est important de mettre toutes les chances de notre côté ; or il y a quelque chose qui me frappe aujourd’hui, c’est qu’il y a l’énergie du Président de la République et puis je souhaite qu’il n’y ait pas que l’énergie du Président de la République. Je souhaite que le gouvernement, l’ensemble des ministres, le Premier ministre, la majorité parlementaire, et Dieu sait s’il y a beaucoup de talents dans cette majorité, puissent aussi apporter leurs contributions. Un pays où il n’y a pas de débat politique, c’est un pays qui n’a pas forcément tous les atouts pour faire les bons choix ; donc il est très important que cette mobilisation, cet engagement soit celui de tous ! Et je dis cela pour une raison très simple, c’est qu’aujourd’hui il n’y a pas d’opposition capable de faire des propositions. Il n’y a pas d’opposition capable d’animer le débat démocratique, et je le regrette.
PPDA : Donc l’opposition devrait venir de la majorité ?
DDV : Il appartient à la majorité de susciter en son sein, je vous rappelle d’ailleurs que c’est ce que nous avons fait pendant les deux ans où j’étais Premier ministre. C’est-à-dire que les idées, les propositions sont venues de la majorité. La majorité a une responsabilité, c’est de ne pas s’endormir sur ses lauriers, ne pas s’endormir sur un état de grâce qui est aujourd’hui présent mais qui ne s’appuie pas encore sur des résultats. Ces résultats, nous en avons besoin, mais il nous appartient à tous d’y contribuer.
PPDA : Vous n’auriez pas aimé être à sa place ? Parce que dans votre tête, à un moment donné, vous avez pensé disputer vous-même la compétition ?
DDV : Alors, monsieur Patrick Poivre d’Arvor, je vous rappellerai une chose : toute ma carrière politique a été placée sous le signe du service, de la mission. J’ai accepté les missions qui m’ont été confiées, ministre des affaires étrangères, ministre de l’intérieur, Premier ministre; je n’ai jamais brigué un poste, je n’ai jamais sollicité un mandat. C’est donc vous dire à quel point, dans ma démarche, et le silence que vous avez évoqué tout à l’heure des derniers mois, le montre bien ; dans ma démarche, il n’y a pas d’ambition personnelle. ET je trouve quelque peu piquant qu’aujourd’hui on veuille me présenter comme quelqu’un qui a voulu éliminer un soi-disant rival, sachant justement que je n’ai jamais fait preuve d’ambition personnelle en matière politique.
PPDA : Et vous n'avez pas cherché à lui nuire dans l’affaire Clearstream ?
DDV : Vous savez, monsieur Patrick Poivre d’Arvor, en politique, on a une éthique. Mon éthique en politique a toujours été de privilégier l’idéal et l’engagement, et si j’ai choisi de demander à Nicolas Sarkozy d’être mon numéro 2, si je lui ai demandé d’accepter de revenir dans le jeu politique, il y a bien longtemps, en 97, en lui tendant la main, c’est bien parce que je pensais que son talent et sa compétence, eh bien, étaient nécessaires. Donc je crois qu’on ne peut pas me faire ce procès d’intention. Mais vous me permettrez une notation un peu personnelle parce que ce soir j’éprouve une certaine tristesse, et je vous dirais même une certaine, oui, une certaine rage. J’ai consacré 30 ans de ma vie au service de mon pays. Aujourd’hui, je vis la suspicion, et ma famille, mes proches, en souffrent. Quand on subit une perquisition à son domicile ; quand un assistant subit une perquisition chez lui, son enfant de la même façon ; quand on soulève le matelas de vos enfants, quand on fouille dans leurs ordinateurs, quand on fouille dans leurs placards, eh bien je ne suis pas sûr que tout cela soit justifié !
PPDA : Vous avez été traité moins bien qu’un autre ?
DDV : Je pense que j’ai plus de devoirs qu’un autre, donc je ne me plaindrai jamais. Mais je me pose la question : pourquoi cet acharnement, pourquoi suis-je dans cette affaire victime d’une telle injustice ? Alors, face à cela il y a la nécessité, et c’est ce que je vais faire, ce que je m’emploie à faire, de se battre pour la vérité ; c’est ce que je vais faire !
PPDA : Alors il y a deux façons de se battre : soit devant la justice habituelle, ordinaire comme l’on dit, soit devant la Cour de Justice, c’est-à-dire l’ancienne Haute Cour, en disant bon voilà tout ça était du ressort de mes activités de ministre des affaires étrangères, de ministre de l’intérieur, c’est ce que vous allez faire finalement ?
DDV : J’ai agi comme ministre des affaires étrangères et comme ministre de l’intérieur, et qu’auriez-vous fait à ma place ? Quand vous êtes ministre, on vous apporte
PPDA : bien, on peut pas téléphoner à son collègue en disant : « je viens de voir ton nom dans un listing douteux » ?
DDV : Oui, mais pour cela, il faut avoir vu le nom, monsieur Patrick Poivre d’Arvor. Dans cette affaire, on me fait un procès d’intention politique. À partir d’éléments que l’on suppose que j’ai connus, que l’on suppose que j’ai eus en main et que je n’ai pas eus en main. Donc qu’auriez-vous fait ? Vous êtes à un moment donné en responsabilité et on vous apporte des éléments d’une menace contre les intérêts internationaux de la France, ou quand j’étais ministre de l’intérieur contre notre sécurité économique. Eh bien j’ai demandé des vérifications. À aucun moment j’ai demandé quelque chose d’autre. Et c’est pour cela que je ne saisirai pas la Cour de Justice de la République, bien que j’aie agi dans le cadre de mes fonctions, parce que j’estime que je suis comme n’importe quel citoyen, comme un citoyen ordinaire, et à partir de là je répondrai à toutes les questions qui me seront posées, comme je l’ai fait au mois de décembre. Je n’ai rien à cacher, mais je veux surtout que la justice puisse agir rapidement. Et si vous me permettez, j’ai deux questions qui me taraudent ; la première : qui a manipulé ces listings et pourquoi ? C’est ce qui a causé des centaines de...
PPDA : C’est ce que demandent les juges également, ils le souhaitent.
DDV : Absolument. Et une deuxième question : comment a-t-on pu transformer une affaire industrielle et internationale en une affaire politique dont je suis aujourd’hui la victime ? Quelles pressions, quels intérêts ont fait qu’aujourd’hui je suis visé dans un dossier alors qu’à aucun moment je n’ai agi, dans ce dossier, dans un cadre politique ?
PPDA : Et vous avez une réponse, un début de réponse ?
DDV : Je n’ai pas de réponse mais je vais l’apporter. Ce que je peux vous dire, c’est que la vérité apparaîtra, et ce que je peux vous dire, c’est qu’il apparaîtra que la lecture politique, que l’hypothèse d’une affaire politique, eh bien, apparaîtra comme fausse et profondément injuste.
PPDA : Je vous remercie, Dominique de Villepin, et je rappelle au passage que vous venez de livrer un nouvel ouvrage sur Napoléon Bonaparte qui s’appelle le « Soleil noir de l’empire ».
DDV : de la puissance !
PPDA : Est-ce que justement il y a un petit côté Bonaparte chez Sarkozy ?
DDV : Oh, je me garderai bien de faire des comparaisons. Ce que j’ai voulu à travers ce livre, c’est analyser après « Les cent jours » qui étaient la métamorphose d’un homme dans la chute essayant de tirer les leçons de l’expérience, j’ai voulu là analyser comme autre métamorphose comment un homme à l’apogée, dans son ascension, eh bien, était déjà miné par la chute.
Ils partirent 500 000, ils revinrent 50 000. La campagne de Russie se solde au passage de cette rivière fin novembre 1812. La Berezina est le dernier coup de génie de l'Empereur, malgré l'ultime et sanglant combat. Elle amorce l'inéluctable fin de l'Empire.
Aux alentours du 20 novembre 1812, une trentaine de milliers de combattants s'apprêtent à livrer la dernière grande bataille de la campagne de Russie. Exténués, démunis, flanqués d'environ 50 000 traînards, les débris de ce que l'on n'ose plus appeler la "Grande Armée" s'apprêtent à combattre trois armées russes, à la fois plus fraîches, galvanisées par leurs récentes victoires et la perspective d'écraser l'envahisseur. En passe d'être encerclés, les Français paraissent indéniablement condamnés: "Jamais Napoléon ne s'était trouvé dans une situation si désespérée", prévient Antoine-Henri de Jomini (1779-1869), général de la Grande Armée et historien militaire. "Pressé sur sa droite, sur sa gauche et en queue, il se voyait encore arrêté de front par une rivière difficile à passer et défendue par une armée entière." D'un avis généréal, la Berezina va entrer dans l'histoire comme le tombeau de l'Empire.
Comment en est-on arrivé là si l'on songe que, cinq mois plus tôt, près de 500 000 combattants défilaient en uniformes rutilants devant un Empereur au sommet de sa puissance et s'apprêtaient à franchir le Niémen? Devant cette "armée des 20 nations", les 180 000 Russes commandés par Bagration et Barclay de Tolly avaient préféré refuser le combat et refluer vers Moscou, retardant la bataille que Napoléon voulait leur imposer pour finir selon son habitude la campagne par un coup de tonnerre. La conjugaison du climat, de l'espace et de la valeur combattante des Russes allait détruire jour après jour une Grande Armée qui, de son côté, ne possédait plus les atouts de ses devancières. Les glorieuses phalanges d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram ont été décimées dans les boues de Pologne ou par les guérillas espagnoles. Pour les remplacer, des conscrits trop verts et, surtout, en nombre croissant, des contingents étrangers qui, pour la plupart, combattent sans enthousiasme quand ils ne sont pas carrément hostiles, comme les 30 000 Autrichiens de Schwarzenberg ou les 20 000 Prussiens, entraînés de force dans l'aventure. En lieu et place de l'instrument fluide qui a signé quinze ans de victoires, une véritable tour de Babel incapable de communiquer faute de posséder une langue commune ; un caravansérail alourdi par une masse de chariots et un nombre considérable de traînards. Avant de tuer par le froid, la Russie foudroie par les orages et épuise par la poussière. Entraînés à un rythme trop élevé par Murat, les escadrons de l'avant-garde fondent comme neige au soleil tandis que les premiers hommes s'écroulent et que les désertions atteignent d'emblée un rythme alarmant.
Contrairement à la vulgate, la campagne de Russie se perd durant la cinquantaine de jours d'offensive qui séparent le franchissement du Niémen de l'arrivée à Moscou. Les 30 000 morts de la Moskowa, la seule grande bataille de cette phase initiale, pèsent moins que les maladies et les désertions pour réduire notre masse combattante à une centaine de milliers d'hommes lors de notre entrée dans la capitale historique. En s'enfonçant trop loin et trop vite, Napoléon a pris le risque insensé de sacrifier la puissance à la gloire dans l'espoir de forcer le tsar à la paix par la rapidité de sa conquête. Or, Alexandre Ier ne cèdera rien. Misant sur l'immensité de son espace et son réservoir d'hommes, il a juré dès l'entrée en campagne qu'il ne négocierait pas tant qu'un soldat français resterait sur son territoire. Le voudrait-il qu'il risquerait de finir assasiné comme son père, Paul Ier, dont le souvenir le hante. La noblesse russe et l'armée, qui lui ont tant reproché Tilsit, refusent tout nouvel accommodement avec l'antéchrist jacobin, héritier de cette révolution satanique qui a osé contrarier l'ordre naturel et monarchique du monde. Napoléon, qui n'a jamais cru qu'au rapport de forces, ne comprend pas la profondeur de l'âme russe, à la fois fataliste, mystique et éperdument patriote ; attachée à l'orthodoxie et à l'autocratie, à l'opposé de ce rationalisme cartésien qui caractérise l'esprit de l'Empire. Déserte puis enflammée par Rostopchine, flamboyante puis calcinée, Mouscou en ruine consume ses illusions tandis que s'égrène le temps perdu et que l'hiver menace. Et pourtant, en dépit des suppliques de Caulaincourt, qui n'a cessé de mettre en garde contre l'expédition et le somme de partir avant qu'il ne soit trop tard, Napoléon reste cinq longues semaines dans l'attente d'une paix introuvable. Pour la première fois, il n'est plus maître de son destin. Tandis qu'il tue le temps comme il peut, l'armée de Kutusov se renforce inexorablement. Le rapport de forces bascule en faveur des Russes. Nul ne sait alors qu'il ne s'inversera plus.
Les vivres qui fondent, le temps qui menace, le silence d'Alexandre, enfin une attaque surprise des Russes contre Murat rendent le départ inéluctable. La rage au coeur, l'Aigle cède le 19 octobre après avoir donné l'ordre de miner le Kremlin. Par orgueil, il refuse d'abord de parler de retraite et tente de s'ouvrir un nouveau chemin, plus au sud, afin d'emprunter une autre route que celle suivie à l'aller, dévastée par les incendies et les pillages. Mais les Russes, autour de la petite ville de Malojaroslawetz, lui opposent une résistance acharnée qui l'oblige à renoncer à son plan. A l'issue d'un conseil de guerre décisif, il se résout à repartir par où il était venu, signant par là même sa défaite aux yeux du monde. La véritable retraite commence dans les derniers jours d'octobre. Elle prend d'emblée un caractère catastrophique en raison d'une somme de facteurs qu'il faut résumer sous peine de s'y perdre.
D'abord, la lenteur, résultant de la lourdeur des convois et du nombre élevé de civils, environ 50 000, qui ralentissent la longue colonne que Jomini compare à l'"armée de Darius par la cohue d'équipages dont elle était encombrée" et Ségur à "une nation errante". La plupart des combattants ont entassé des victuailles et le fruit de leurs rapines - or, chandeliers, livres et meubles - dans des fourgons qu'ils devront bientôt abandonner. Napoléon a aussi tenu à emmener tous ses canons, plus de 600, qui suffiront à épuiser les derniers chevaux disponibles. En résulte un étirement progressif puis une dislocation des corps, l'arrière-garde charriant son lot de traînards qui offrent une proie facile aux raids meurtriers des cosaques.
Ensuite, la pénurie. La campagne atteste de la nullité de l'intendance. Jusqu'alors la richesse des territoires envahis et la brièveté des opérations ont permis de pallier ses insuffisances. Selon l'adage, la guerre nourrisait la guerre. Il en va tout autrement dans un pays-continent comme la Russie où l'immensité de l'espace se complique de l'absence de ressources. La politique de terre brûlée, systématiquement pratiquée par les Russes à l'aller, laisse une route dévastée qui rend indispensable la bonne organisation de l'approvisionnement. Or, les magasins manquent ou ont été insuffisamment pourvus. Privé de pain et d'eau, le soldat part de plus en plus loin à la maraude quand il ne se jette pas sur les chevaux au fur et à mesure qu'ils s'effondrent. Avant de succomber au froid, le grognard meurt de faim et surtout de soif dans un pays où les points d'eau sont vite gelés. L'égoïsme règne bientôt en maître, dissolvant la discipline et abolissant toute solidarité. La retraite abonde d'exemples d'inhumanité: blessés jetés des voitures ou dépouillés de leur vivant, pauvres hères hantant les abords du feu qui leur est interdit par leurs anciens camarades, enfants abandonnés par leur mère. "Après avoir ravagé tout le pays, nous étions réduits à nous entre-détruire", résume Fezensac auteur d'une des meilleures relations de la campagne. Le désordre s'ajoute à la peur pour démoraliser un combattant qui n'a jamais été vaincu et, comme l'a remarqué Napoléon, n'est pas propre à la retraite (1).
Enfin, le froid s'invite pour transformer la déroute en débâcle, le chemin de gloire en chemin de croix. La neige tombe début novembre pour ne plus s'arrêter alors que le thermomètre tombe à -25°C. Faute de vêtements d'hiver, les hommes s'accoutrent avec tout ce qui leur tombe sous la main donnant à la colonne un air de cour des Miracles. Les chevaux, non ferrés à glace, dérapent tandis que les combattants tombent pour ne plus se relever. Outre le ravitaillement, la quête d'un abri devient un nouvel enjeu pour la survie alors que les nuits sont de plus en plus longues, ce qui raccourcit d'autant les étapes et facilite la poursuite des Russes. Des centaines de témoins ont peint cet enfer blanc noirci de voitures abandonnées et de cadavres, le spectacle du dépeçage des chevaux dévorés par les survivants, les doigts qui tombent, les membres qui gèlent, enfin l'engourdissement et le regard vide qui préludent à la mort et donnent le signal de la curée. Perdu parmi les ombres, un certain Chevalier dresse en deux phrases un tableau édifiant: "On ne voyait plus sur les routes des soldats français, mais des fantômes couverts de haillons, des figures hâves, une longue barbe sale et terreuse, la tête entortillée de mouchoirs, les mains et les pieds enveloppés de peaux de mouton ; des vieilles jupes de femmes, des vieilles couvertures, des chabraques de chevaux, de vieilles peaux leur couvraient la tête ; à peine si l'on apercevait leurs yeux ternes et hagards. Et tous ces lambeaux déchirés, brûlés, dégoûtants, tout cela marchait machinalement, sans but, au hasard, sans une ombre d'espérance."
(1) "Les Français sont les plus braves qu'on connaisse ; dans quelle position qu'on les essaie, ils se battront ; mais ils ne savent pas se retirer devant un ennemi victorieux. S'ils ont le moindre échec, ils n'ont plus tenue ni discipline ; ils vous glissent dans la main", confesse-t-il dans le Mémorial.
Source: Dominique de Villepin dans Marianne (numéro 538 - du 11 au 17 août 2007) et http://2villepin.free.fr/
L'"armée mourante au milieu d'une nature morte" (Ségur) doit pourtant continuer son calvaire. Elle a cru pouvoir se reposer à Smolensk, mais la pénurie et la pression constante des Russes l'ont forcée à repartir.
En effet, Kutusov ne lâche rien et suit sa proie sur une route parallèle. Mais il sait attendre son heure avec la prudence qui le caractérise. Plutôt que de risquer une grande bataille comme l'y invite le tsar, il préfère ménager ses hommes et laminer son adversaire au moyen des raids de cosaques et des embuscades des partisans. Comme le résume Tolstoï, "l'armée russe devait agir à la façon du fouet sur un animal", jusqu'au moment où la bête blessée pourrait être achevée sans risques. Au sortir de Smolensk, il a laissé passer la garde pour mieux décimer les différents corps qui s'échelonnent à sa suite. Ne lui reste plus qu'à conclure, comme il le confie à l'Anglais Wilson: "Le terme de la destinée de Napoléon est irrévocablement marqué: c'est dans les marais de la Berezina que s'éteindra le météore en présence de toutes les armées russes." Celle de Tchitchagov arrive du sud tandis que Wittgenstein revient du nord pour ajouter 80 000 combattants aux 60 000 de Kutusov et broyer les débris impériaux dans une mâchoire de fer. Jaugeant la situation, Murat n'a plus qu'à conclure: "Nous y passerons tous ; il n'est pas question de se rendre."
Et pourtant, c'est alors que le destin va s'inverser. Le miracle de la Berezina tient d'abord au retour de Bonaparte. Depuis le début de la retraite, il paraît morne, presque résigné, en tout cas absent. L'enchanteur d'Arcole et d'Austerlitz semble bien loin, alourdi au physique comme au moral, mal à l'aise depuis le début de cette campagne qui l'oblige à manoeuvrer sur un espace trop vaste et avec des forces trop disséminées. Le "maître des batailles" tâtonne et doute, comme à la Moskowa, où il a longuement hésité avant de refuser de faire donner la garde, comme à Moscou où il a perdu le mois qu'il ne rattrapera jamais. La défaite incarne l'échec de son grand empire, colosse aux pieds d'argile, venu trop tôt car bâti trop vite, à rebours de l'aspiration des peuples et des principes d'une Révolution dont il était pourtant l'héritier. En sacrifiant les réformes sur l'autel du blocus continental, Napoléon a renié sa légitimité sans jamais parvenir à se rapprocher de l'Europe monarchique qui continue à voir en lui l'héritier de Robespierre plutôt que le mari de Marie-Louise. Face à la chute, devant le gouffre, il se ressaisit soudain. L'annonce de l'attentat du général Malet, qu'il a reçue le 6 novembre, lui prouve la précarité de son trône, ébranlé par cet ancien général sans appui qui a failli réussir son coup d'Etat en annonçant sa mort. Personne à Paris n'a songé à proclamer son fils. L'empire, il le comprend alors, ne reposera jamais sur l'hérédité mais uniquement sur la victoire et la peur qu'il inspire. S'il tombe à la Berezina, l'ensemble de l'édifice s'écroulera comme un château de cartes et les notables apeurés n'auront plus qu'à rappeler les Bourbons. Plus que jamais, il lui faut vaincre ou périr.
Source: Dominique de Villepin dans Marianne (numéro 538 - du 11 au 17 août 2007) et http://2villepin.free.fr/
Une métamorphose s'opère, décisive, méconnue. L'Aigle admet avoir "trop fait l'Empereur" et redevient général. En bref, Napoléon revient vers Bonaparte, abandonnant le manteau césarien du sacre pour revêtir la redingote grise du défenseur de la patrie avec lequel il entrera dans la légende. Les combattants retrouvent leur petit caporal, rapide, précis, énergique.
Il harangue sa garde, ordonne enfin de brûler la moitié des voitures et tous ses papiers: "Cette fois, il n'y aura de salut que pour les braves", confesse-t-il à Caulaincourt. Au seuil de la bataille, le 25 novembre, il reçoit plus de 20 000 hommes de renforts avec l'arrivée des régiments d'Oudinot et Victor. La relève découvre avec effarement l'état de délitement des survivants ; ces ombres blanches pour la plupart incapables de tenir un fusil. N'en demeure pas moins que l'armée se trouve à nouveau en état de combattre. Pour abuser l'ennemi, Napoléon envoie Oudinot simuler une attaque sur Borisov. Gardien de la rive droite, l'amiral Tchitchagov tombe dans le piège et dégarnit Studienka, où un gué vient heureusement d'être trouvé par le général Corbineau. Après les renforts, la chance revient à son secours. "Voilà donc encore mon étoile !" s'exclame l'Empereur qui charge le général Eblé et ses 400 pontonniers de bâtir deux ponts de fortune qui permettront le passage. A coups d'images d'Epinal et de récits des survivants, la postérité a retenu le sacrifice de ces héros anonymes, immergés dans une eau glaciale sur un fond vaseux pour réussir l'impossible. Le 26 novembre en fin de journée, les deux ponts longs d'environ 80 m sont enfin achevés. Le plus solide est destiné aux voitures et à l'artillerie ; l'autre aux troupes. Il faut passer vite, très vite, avant que Tchitchagov, revenu de son erreur, n'attaque sur la rive droite et que Wittgenstein, aidé par Kutusov, ne pilonne la rive gauche. Le 27 au soir, l'exploit est accompli: les deux tiers des forces valides, à commencer par la garde, ont passé le fleuve en repoussant les contre-attaques des Russes. Sur la rive gauche, les 10 000 hommes de Victor ont facilement contenu Wittgenstein. La fuite peut continuer. Napoléon se trouve en sécurité.
Source: Dominique de Villepin dans Marianne (numéro 538 - du 11 au 17 août 2007) et http://2villepin.free.fr/
La Berezina est donc une victoire incontestable. Or, elle apparaît comme le contraire au point de devenir dans notre langage courant synonyme d'une défaite absolue. L'explication de ce paradoxe tient pour beaucoup au caractère emblématique de cette bataille qui résume et incarne l'horreur de la retraite: "Les souffrances que subissait l'armée française au jour le jour, tout au long de sa route, se concentrèrent soudain en un spectacle tragique qui resta dans toutes les mémoires", résume Tolstoï. En effet, la Berezina est une bataille à deux visages, où l'horreur des dernières heures finit par occulter le miracle initial.
La dernière journée de passage se transforme en un cauchemar qui hantera tous les survivants. La perte d'une division affaiblit tout notre dispositif sur la rive gauche tandis que les Russes se renforcent sans cesse. Ils arrivent bientôt à portée de canon et commencent à tirer sur la masse agglutinée à l'entrée des ponts. L'effet de panique qui s'ensuit précipite les hommes les uns sur les autres dans un chaos indescriptible. Le combat pour la survie prend alors des proportions homériques. Certains tentent de franchir le fleuve à la nage. D'autres restent hébétés sur la rive, en attendant la mort tandis que les plus robustes n'hésitent pas à se faire jour en précipitant les plus faibles dans l'eau ou dans les flammes. Ceux qui tombent sont aussitôt piétinés. Cadavres et voitures s'agglutinent, obstruant davantage l'entrée. "Nulle description ne pourrait rendre la confusion de la foule, le désir ardent de fuir, les cris, le désordre, la sauvagerie de ceux qui voulaient à tout prix devancer les autres, témoigne un contemporain. Voitures à bagages, canons, équipages, fourgons, charrettes, se poussèrent désespérément vers l'avant ; vociférations et jurements proférés dans toutes les langues de l'Europe se croisaient ; les fantassins frappaient à tort et à travers à coups de crosse de fusil ; les cavaliers jouaient du sabre tout autour d'eux ; les conducteurs faisaient des moulinets avec leurs fouets ; on entendait les appels désespérés des femmes et des enfants. Dans cette mêlée incroyable, chacun était bientôt séparé de ses compagnons ; je me vis soudain entouré de gens inconnus aux visages convulsés par le désespoir, qui cherchaient le salut dans le passage ou dans la fuite. Et, pendant ce temps, les boulets russes continuaient leur oeuvre."
Le 29 novembre au matin, l'arrière-garde de Victor franchit les ponts avant de les faire sauter. Entre 10 000 et 20 000 traînards restent sur la rive gauche, aussitôt envahie par les cosaques. Emigré français passé au service du tsar, Langeron est saisi par le contraste entre la misère des survivants et le luxe des objets abandonnés dans les fourgons: "Toutes les richesses de Moscou y étaient rassemblées", résume-t-il dans ses Mémoires avant d'énumérer "des bijoux très riches, de superbes fourrures, des perles, des diamants en profusion, les vases sacrés des églises de Moscou, des chasubles brodées en pierres précieuses, la croix dorée de l'église de Saint-Ivan-le-Grand, des collections de gravures, beaucoup de livres des superbes bibliothèques des comtes Boutourline et Razoumovski, des vaisselles d'argent et jusqu'à des porcelaines ...". Autant de symboles de la déchéance d'une Grande Armée qui croule sous l'or mais meurt de froid. La Berezina est emblématique d'une campagne durant laquelle Napoléon fut victorieux dans chacun de ses engagements, mais où la Grande Armée disparut en bloc dans l'enfer blanc du retour. Elle constitue une étape décisive dans le processus de décomposition qui commence, martelons-le, dès les premières semaines de campagne pour s'accélérer durant la retraite. En cela, elle peut être considérée comme ''une défaite morale et politique, le symbole de ce que Talleyrand appelle "le commencement de la fin". En toute logique, l'effondrement de la Grande Armée provoque celui du grand empire, puis la chute de l'Empereur. La retraite, commencée à Moscou, va continuer jusqu'à Paris en passant par l'échec de la campagne de 1813 et la débâcle de Leipzig. En dépit de quelques éclaircies - à Lutzen, Bautzen, puis surtout durant la campagne de France -, la suite tragique s'accomplit en dix-huit mois pour s'achever par l'abdication dans la solitude de Fontainebleau. Aux yeux de la postérité, la Berezina marque ainsi la césure entre la puissance et le gouffre. Dernier sourire de la fortune, l'exploit du passage s'efface derrière la symbolique de la défaite que la dernière bataille de la campagne finit par illustrer. D'ailleurs, Napoléon ne s'y trompe pas, puisqu'il quitte l'armée quelques jours plus tard pour regagner Paris en catastrophe: "Dans l'état actuel des choses, je ne puis en imposer à l'Europe que du palais des Tuileries", avoue-t-il à Caulaincourt. Il fait précéder son arrivée de l'envoi du fameux 29ème bulletin qui ne cache rien de la catastrophe dans l'espoir de déclencher le sursaut nécessaire. Son départ, effectif le 5 décembre, achève de ruiner le moral des survivants par ailleurs confrontés à une nouvelle vague de gel. Murat, qu'il nomme pour le remplacer, songe aussitôt à quitter le navire pour sauver son trône et se montre incapable d'endiguer la débâcle. Les derniers jours, de Wilna à la retraversée du Niémen, sont les plus terribles. "On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses. Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les faibles gémissements des mourants, interrompaient cette vaste et lugubre taciturnité", déplore Ségur. Quand Ney tire le dernier coup de fusil, aux alentours du 15 décembre, le nombre de combattants valides se trouve réduit à moins de 3 000. "Tout est perdu", résumer Berthier le lendemain dans une lettre à Napoléon.
Source: Dominique de Villepin dans Marianne (numéro 538 - du 11 au 17 août 2007) et http://2villepin.free.fr/
Par un détournement dont l'histoire est familière, une grande victoire s'est ainsi métamorphosée en mère des défaites ; en sorte de Stalingrad du premier Empire. L'histoire de la Berezina reflète, en réalité, les paradoxes d'un destin condamné par ses excès et réhabilité par sa chute. Comme il y eut plusieurs Berezina - celle des témoins, celle des historiens et celle de la postérité -, il existe plusieurs Napoléon, chacun offrant la voie à des interprétations contradictoires, ce qui rend si difficile d'écrire son histoire.
La France continue à chérir le début et la fin de sa trajectoire météorique. Le début, car il conjugue le génie militaire, de l'envol de Lodi au soleil d'Austerlitz, et le volontarisme réformateur du Consulat. La fin, car l'Aigle sait tomber avec hauteur et sacrifie sans hésiter son pouvoir, puis sa liberté à l'intérêt supérieur de la patrie. En revanche, elle émet un jugement plus sévère sur la démesure conquérante de l'Empire ; de l'ivresse du sacre à la débâcle de 1812 en passant par le blocus continental et l'invasion critiquable de l'Espagne. Elle admire l'ascension du "capitaine canon" épris de gloire comme elle s'émeut devant le proscrit de Sainte-Hélène, qui réinvente sa destinée dans la souffrance de l'exil. En somme, elle aime Bonaparte mais s'éloigne de Napoléon ; maître absolu d'un empire éphémère contraire à l'équilibre européen, autocrate d'une cour servile en quête de reconnaissance dynastique, restaurateur d'une noblesse et compresseur des libertés (2). comme beaucoup de figures de proue, Napoléon possède le génie de la conquête mais pas celui de la conservation. Le premier nécessite l'alliance de l'instinct, du courage et de la volonté ; le second, une réelle capacité d'écoute et de questionnement sans laquelle la politique s'abîme dans l'habitude et l'artifice entretenus par l'adulation intéressée des courtisans. A la Berezina, Napoléon comprit qu'il s'était fourvoyé. Mais il était déjà trop tard.
(2) Je me permets de renvoyer à l'article intitulé "Napoléon ou l'Empire impossible" publié par Marianne en décembre 2003 et récemment édité dans la collection Tempus.
Source: Dominique de Villepin dans Marianne (numéro 538 - du 11 au 17 août 2007) et http://2villepin.free.fr/
Du pont de Lodi au massacre d'Eylau, de la flamboyante campagne d'Italie aux neiges de Pologne, l'Europe assiste, médusée, à l'irrésistible ascension de Napoléon Bonaparte. Audacieux général en 1796, il est un invincible empereur en 1807. Après Les Cent-Jours, Dominique de Villepin narre ici, avec verve et précision, la partie glorieuse du vol de l'Aigle. Mais il décrit aussi un homme rongé par la peur et lentement brûlé par Le Soleil noir de la puissance. En filigrane, l'ancien Premier ministre livre aussi sa réflexion sur le pouvoir et sur l'ivresse dont tout homme qui s'en empare est saisi.
Après Les Cent-Jours, en attendant le tome sur le crépuscule de l'Aigle (1807-1814) et celui sur Sainte-Hélène et le mythe, qu'avez-vous souhaité appréhender en allant de Lodi à Tilsit, à la lueur du Soleil noir de la puissance? C'est un livre sur les métamorphoses de Napoléon, sur l'ivresse du pouvoir également. J'ai voulu montrer comment le pouvoir, sa conquête et son exercice modifient en substance la personnalité napoléonienne.
Première métamorphose, Bonaparte passe du tacticien au stratège, à Lodi, en 1796... Lodi, c'est la prise de conscience par Bonaparte de son destin: il fera d'ailleurs référence à l' «étoile de Lodi». Dans cette bataille pour passer un pont, il force le destin. Il dira: «Je voyais déjà le monde fuir sous moi comme si j'étais emporté dans les airs.» Et il ajoute: «Je ne me regardais plus comme un simple général, mais comme un homme appelé à influer sur le sort d'un peuple.» Plus que le passage d'un tacticien à un stratège, Lodi est le passage d'un homme du commun à un homme d'exception. On fonde usuellement la légitimité sur des paramètres extérieurs: l'onction, le suffrage, etc. Or, la légitimité, c'est d'abord la conscience qu'un homme a de sa différence. Et c'est une grande clef de l'histoire politique. D'où l'importance de la révélation de Lodi. D'autant que la manière dont est perçu Bonaparte change. Dans le regard de ses soldats, d'abord. Le «petit caporal» brocardé, homme de main de Barras chargé en Italie d'une simple opération de diversion, se place par cet exploit au centre de la scène. Pour les populations, ensuite: son talent politique pour gérer les villes occupées, parler aux foules, limiter les horreurs de la guerre, le distingue. Aux yeux du Directoire, enfin: Bonaparte résiste quand Kellermann lui est dépêché pour partager le commandement. Il y a une cristallisation décisive à ce moment-là. Nombre d'autres généraux peuvent prétendre à briller, et, malingre, le Corse n'est pas le plus flamboyant. Mais, nourri des blessures, des épreuves, de la solitude de sa jeunesse, il a la conscience de sa prédestination.
Se voit-il alors irrésistible? Non. Il a appris aussi la précarité des choses. Dans les prisons de Thermidor, quand un boulet le frôle ou qu'un cheval est tué sous lui à Toulon, il a compris que tout peut basculer. Il prend tous les risques, mais avec cette conscience de la volatilité des situations. Et avec un génie du calendrier qui distingue les politiques d'exception. Il revient d'Italie en héros, mais il se livre peu, car il a compris que la situation n'était pas mûre. Il se sait militaire dans une période où les politiques dominent, et va donc pousser sa légitimité dans d'autres exploits armés. Parce qu'il a le sens du moment, il décide le détour par l'Egypte. Il sait que la légitimité est complexe, qu'elle se bâtit, et il ajoute donc à ses attributs militaires l'imaginaire porté par l'Orient - Alexandre, César, Saint Louis... - et une dimension intellectuelle en emmenant des savants. Magie du personnage, instinct de la politique, il montre aussi qu'il sait transformer des échecs en succès. L'Egypte, c'est beaucoup d'échecs: Aboukir, Saint-Jean-d'Acre, Jaffa... Mais Napoléon sait que la perception des événements compte plus que les faits et les met donc en scène. Puis, constatant que l'Europe bouge, il se dit qu'il a un rendez-vous à ne pas manquer, qu'il faut partir. Une fois de plus, le sens du moment.
Mais pour cet enjeu suprême, devenir politique et défier les politiques, c'est le 18 Brumaire... Bonaparte sait que la relation du politique au militaire est malsaine, que le pouvoir a alors besoin d'un sabre, mais qu'il faut savoir n'être pas là dans certains moments sanglants, pour éviter l'opprobre. Brumaire, c'est encore un échec transformé en succès. Face-à-face cruel avec lui-même: il se découvre pitoyable devant les Cinq-Cents, n'est pas à la hauteur, est sauvé par Lucien. Il vérifie son sentiment de fragilité, il n'est pas dupe de son ascension. Mais il comprend que la période est celle d'une grande équivoque et qu'il ne faut pas en sortir. Il se veut donc la synthèse de toutes les forces et de toutes les mémoires. Il ménage les royalistes, les émigrés, le pape. Il rassure les jacobins, se rapproche des aristocrates grâce à Joséphine, flatte les libéraux. Il grossit de cette ambiguïté, évite les pièges de la période, mais voit tous les complots parisiens depuis sa nouvelle campagne d'Italie ponctuée par le miracle de Marengo. La fragilité, encore. On sous-estime combien il a vécu dans le doute, la peur, toute sa vie. L'intrigue est là, qui peut à chaque instant l'emporter.
Néanmoins, il est l'homme fort, dans un pays qui en cherchait un. Après dix ans de Révolution, la France aspire à l'ordre, au calme. L'effroyable Terreur a impressionné le tempérament français. Napoléon s'en est servi pour conquérir le pouvoir. A travers le Consulat, il apporte l'ordre, la paix et pose les fondations de la France moderne. Mais tout cela demeure fragile: c'est le système d'un jour, pas l'enracinement de l'Ancien Régime. A défaut de telles racines historiques, Napoléon, pour durer, doit trouver autre chose: ce sera la conquête, permanente, qui le renforce, mais le soumet à la loi binaire défaite-victoire. Et le voilà lancé dans une fuite en avant qui ne peut finir que tragiquement.
Pourquoi ne se rassure-t-il pas et ne se calme-t-il pas après avoir installé l'Empire en 1804 et gagné à Austerlitz en 1805? La marche vers l'Empire s'est faite sur fond de peur, avec l'attentat de la rue Saint-Nicaise et la conjuration Pichegru-Cadoudal-Moreau, éléments déterminants dans le choix par Napoléon de l'hérédité. Comment terminer la Révolution et installer un pouvoir stable? Dans un écho de l'Ancien Régime, par un système inspiré par Rome et Charlemagne, qui le pose, aussi, par rapport à l'Europe: il veut sortir de cette illégitimité belliqueuse avec les monarchies. Mais il ne sortira jamais de l'illégitimité fondatrice de Brumaire, ni de l'illégitimité du sacre, fondé sur la souillure de l'assassinat du duc d'Enghien. Le pacte avec la mort signé par les Jacobins en janvier 1793, il le paraphe à son tour avec le sang bourbon du duc... Aucune sérénité, aucune pérennisation n'est plus possible, même si une occasion est manquée après Austerlitz, avec la paix de Presbourg. Mais comme, en plus, l'Europe n'arrive pas à s'entendre, Napoléon entend jouer de ces divisions et poursuivre sa conquête.
Cette aspiration à la reconnaissance par les cours d'Europe ne relève-t-elle pas aussi d'une ambition de parvenu? Non. Il y a dans son ascension la conscience de sa différence, pas la volonté d'imitation. Il ne cherche pas à «faire comme». Globe du Saint Empire, saint chrême des Bourbons, lauriers de César: il fusionne dans son sacre toutes les légitimités. Il veut mettre un point final à l'Histoire, et à la géographie de l'Europe. Il se fait ici le passeur du monde moderne.
A Tilsit, en 1807, a-t-il l'impression de toucher au but? Son obsession antianglaise s'incarne, l'invasion de l'île étant impossible depuis Trafalgar, dans l'alliance avec la Russie et l'union continentale.
Il ne voit pas que l'avenir est au-delà des mers et perce surtout outre-Atlantique... Il manque cette vision, tout comme il ne mesure pas que les fondements de la puissance changent: l'art militaire le cède à la mutation économique. L'Angleterre, avec la révolution industrielle et la machine à vapeur, prend de l'avance dans l'épopée moderne. D'autant qu'elle a réconcilié sa société avec le pouvoir, tandis que la France reste dans une forme de divorce. La fusion société-pouvoir, accomplie dans la personne de Napoléon, est d'une grande instabilité. Cette suspicion envers la politique, entre le pouvoir et la société, demeure: nous sommes toujours en guerre contre nous-mêmes. Enfin, Napoléon sous-estime les contraintes stratégiques liées au climat, à l'éloignement géographique, à l'intendance ou encore à la confrontation avec la guérilla.
Perd-il aussi son génie politique? Il est rattrapé par ses contradictions. Napoléon prétend instaurer le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et devient un occupant; il veut des guerres défensives mais devient l'agresseur. Il était le libérateur à Austerlitz, il devient l'oppresseur avec le Blocus continental.
Est-il rattrapé par l'esprit de cour? Dès 1802, le système courtisan s'installe, même si le «sacre du mérite» dure encore. Napoléon et son entourage se figent. A Tilsit, le physique de l'Empereur a changé, son humeur aussi. On constate alors un phénomène inquiétant pour notre pays: la cour n'est pas liée à l'Ancien Régime, c'est un système indépendant de l'hérédité, qui digère la Révolution et toutes ses phases, qui passera tous les régimes. C'est une agrégation d'intérêts et de docilités, qui ternit l'horizon et gâte le pays, car il entretient la peur et sécrète la conservation: c'est l' «esprit de cour». Il perdure car il est inhérent au pouvoir. Je travaille depuis longtemps à un essai sur ce sujet.
Est-il inévitable qu'un esprit de conquête se mue en esprit de cour? Oui, cela menace toujours. Tout pouvoir doit en avoir conscience, pour sécréter ses antidotes. Un pouvoir qui se donne des missions pour une action en un temps limité est moins menacé qu'un pouvoir qui s'installe. L'Empire s'installe, l'esprit de cour arrive. Napoléon s'en amuse, mais en est aussi la victime.
Est-il saisi par l'ivresse du pouvoir? Oui, il perd la mesure des choses. Il y a du calcul, de la propagande dans ces excès, mais aussi du mépris pour son entourage, ses maréchaux, et il s'aliène des bonnes volontés. Il pense qu'il faut la gloire pour soi seul. La gratitude est impossible pour les hommes qui ont l'obsession du pouvoir personnel.
Donne-t-il dans l'abus de pouvoir, liberticide? Oui, il tourne le dos aux libertés pour jouer de l'égalité, conserver les intérêts et flatter les vanités, même s'il sait récompenser le mérite. Il signe un certain nombre de forfaits avec la conviction qu'ils sont nécessaires pour asseoir son pouvoir. L'instinct de survie est une des clefs de son parcours: pour se maintenir, il faut savoir faire peur, déployer la police, museler la presse, contrôler les chambres.
Qu'entendez-vous par les «deux corps de Napoléon», le «poétique» et le «politique»? La légende et l'action se conjuguent, il les marie dans son art de la propagande. Sa part d'imaginaire interagit en permanence avec ses actes politiques. C'est pourquoi nombre d'écrivains ont si bien parlé de Napoléon: Suarès, Stendhal, Chateaubriand... Il y a en lui quelque chose qui échappe à la rationalité, qui relève de la mystique.
Toute aventure d'une telle incandescence est-elle promise à une issue tragique? Le décalage entre le rêve et la réalité nourrit des entreprises vouées à l'échec, mais qui adviennent parce qu'il y a quelque chose de démiurgique, de prométhéen chez leurs auteurs, qu'ils sont menés, dans leur volonté de gouverner, par autre chose que l'intérêt. Notre pays se nourrit d'imaginaire, quand l'Angleterre ou les Etats-Unis se construisent avec davantage de sens du compromis et de pragmatisme. La réalité nous ennuie; le rêve nous épuise. Nous oscillons donc, souvent, dans l'excès et la démesure. Cela nous vaut des aventures et des déconvenues. Mais nous continuons de porter, par notre ambition universaliste, beaucoup d'espoirs.
L’ancien Premier ministre, mis en examen, doit être entendu le 13 septembre par les juges Jean-Marie d’Huy et Henri Pons.
Dominique de Villepin est convoqué le 13 septembre par les juges d’instruction en charge du dossier Clearstream, Jean-Marie d’Huy et Henri Pons. Plus qu’une nouvelle péripétie judiciaire, c’est un véritable tournant procédural de l’affaire. L’ancien Premier ministre, mis en examen en juillet pour dénonciation calomnieuse, avait alors refusé de s’exprimer avant d’avoir pu prendre connaissance du tentaculaire dossier Clearstream. Il est depuis tenté de maintenir son mutisme en affirmant avoir toujours agi en tant que ministre (des Affaires étrangères puis de l’Intérieur), non pas en rival politique de Nicolas Sarkozy.
Il relèverait alors de la Cour de justice de la République (composée de parlementaires), seule habilitée à poursuivre les ministres dans l’exercice de leurs fonctions. Hervé Mariton, l’un des rares derniers députés villepinistes, a déjà donné le ton : «Il a agi dans l’intérêt de la France. Ce qu’il a fait, il l’a fait comme ministre. La constitution est claire : la CJR est compétente.»
Sept fois. Ce rebondissement est lié aux dernières révélations de Jean-Louis Gergorin, ancien vice-président d’EADS, corbeau de l’affaire Clearstream, qui, après exhumation informatique des notes du général Rondot, s’estime délié de son devoir de protection de la chiraquie. Dans sa dernière audition, Gergorin affirme avoir rencontré Villepin à sept reprises, toujours sur «instruction du président de la République», notamment en vue de remettre au juge Van Ruymbeke les faux listings Clearstream.
Lors de ses deux auditions devant les juges, en juillet, Jean-Louis Gergorin a évoqué à 57 reprises le nom de Jacques Chirac, nommément ou sous la mention «PR» pour président de la République. L’ancien cadre d’EADS s’est même montré très précis au sujet d’une réunion tenue le 9 janvier 2004 dont il a indiqué qu’il était reparti «en (se) sentant investi d’une mission présidentielle, qui m’avait été confiée par l’intermédiaire de M. de Villepin, c’est ce que j’ai compris».
Immunité. Dominique de Villepin, pour l’heure dans la peau du fusible judiciaire de Jacques Chirac (comme Alain Juppé auparavant dans les affaires du RPR), lâchera-t-il l’ancien président ? Si l’ancien Premier ministre se décidait à parler, ce serait l’enjeu principal du rendez-vous du 13 septembre. Conscient du risque, Jacques Chirac a pris les devants en écrivant cet été aux juges son refus de répondre devant eux au nom de son immunité présidentielle. Les avocats de l’ancien chef de l’Etat ont mis en avant l’article 67 de la Constitution au terme duquel le Président «n’est pas responsable des actes commis en cette qualité».
La température monte également autour de Michèle Alliot-Marie, ancienne ministre de la Défense dont Rondot et Gergorin suggèrent qu’elle était parfaitement au courant de la maœuvre en cours. Ses jours comme ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy (qui demeure partie civile tout en étant président de la République, autre incongruité institutionnelle), pourraient être comptés.